Pays baltes : un secteur énergétique en plein essor confronté à un climat de tensions caractérisées

Par Risk & Ops | 3 de noviembre de 2025 | Noticias

     Après avoir recouvré leur indépendance en 1991, les trois pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) ont adopté une politique étrangère et de sécurité destinée à tenir à distance la puissance russe et à prévenir toute agression future. La quête vers une meilleure souveraineté énergétique s’est imposée comme un levier essentiel pour atteindre cet objectif. Longtemps dépendants des énergies russes, les pays baltes ont engagé ces dernières années de profondes réformes afin de développer une production locale en cohérence avec les priorités de l’Union européenne (UE) et de favoriser un environnement propice aux investissements. Néanmoins, le contexte géopolitique actuel expose les pays baltes à des risques économiques et sécuritaires persistants, capables de toucher au cœur le secteur énergétique balte.

 

La lente sortie de la dépendance russe et biélorusse désormais achevée

      Dès les années 2000, les pays baltes s’engagent dans une politique de diversification de leur mix énergétique. Celle-ci s’accélère en 2014, avec l’ouverture du terminal GNL de Klaipėda en Lituanie, symboliquement baptisé « Independence », puis en 2022 grâce au gazoduc GIPL (Gas Interconnection Poland-Lithuania) reliant la Lituanie à la Pologne. Grâce à ces projets, les approvisionnements en gaz proviennent désormais principalement des États-Unis et de la Norvège, alors qu’elles provenaient jusqu’en 2020 de la Russie, à hauteur de 100 % des importations pour la Lettonie, 93 % pour l’Estonie et 42 % pour la Lituanie selon Eurostat.

Le 8 février 2025, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie se sont déconnectées du réseau de transmission synchrone électrique IPS/UPS, auquel elles étaient rattachées depuis 65 ans. Ce vestige de la période soviétique s’était prolongé après les indépendances dans le cadre de l’accord BRELL (Biélorussie, Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie, sans oublier l’enclave de Kaliningrad) signé en 2001. Longtemps retardée, le 9 février 2025, les chefs d’État des trois pays ont enfin célébré à Vilnius la « Journée d’indépendance énergétique des pays baltes », en mettant en scène la reconnexion des États baltes au Réseau européen des gestionnaires de réseau(x) de transport d’électricité (en anglais European Network of Transmission System Operators for Electricity, l’association ENTSO-E). Ce projet a été initié en 2007 et aura coûté 1,6 milliard d’euros selon le gestionnaire de réseau de transport (GRT) lituanien Litgrid, dont 75 % ont été financés par l’UE via son Mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE).

Cette rupture avec Moscou s’est accompagnée d’un alignement croissant sur les politiques énergétiques européennes. Exigée dans le cadre de son adhésion à l’UE, la fermeture en 2009 de la centrale nucléaire d’Ignalina en Lituanie, héritée de l’époque soviétique, avait temporairement fragilisé l’approvisionnement du pays. Suivant la Stratégie nationale d'indépendance énergétique en Lituanie, élaborée par son ministère de l’Énergie et adoptée en 2018, Vilnius produit aujourd’hui davantage qu’elle n’importe et vise une autonomie complète à l’horizon 2030. L’Estonie a de son côté longtemps tiré sa souveraineté énergétique de son schiste bitumineux, ressource abondante et bon marché, mais très émettrice de CO₂. Tallinn prévoit dans son Plan de relance et de résilience la fermeture progressive de ses centrales à partir de 2035, pour un arrêt total d’ici 2040. Parallèlement, l’intégration énergétique régionale s’est consolidée grâce à quatre interconnexions majeures : Estlink 1 et 2 (avec la Finlande), NordBalt (avec la Suède) et LitPol Link (avec la Pologne), autant de projets soutenus par l’UE.

En s’émancipant de la tutelle russe, les pays baltes ont pris le parti de s’arrimer durablement à l’espace énergétique européen, un objectif qu’ils entendent atteindre en conjuguant indépendance, intégration régionale et transition verte.

 

Un développement prononcé des énergies décarbonées

Avec un marché de plus de six millions d’habitants, les pays baltes consomment environ 27 TWh d’électricité chaque année selon l’ENTSO-E. Jusqu’aux années 2020, leur mix reposait encore majoritairement sur les énergies fossiles (plus de 60 % en 2018 d’après le site Electricity Maps). Les pays baltes s’inscrivent désormais dans la stratégie de décarbonation de l’Union européenne, qui vise une production énergétique entièrement décarbonée d’ici 2050.

À moyen terme, les pays baltes affichent des objectifs de production et de consommation particulièrement ambitieux. Dans son document de stratégie énergétique pour 2050, la Lettonie prévoit de quadrupler sa production annuelle, jusqu’à 25 TWh. La Lituanie vise, quant à elle, une production annuelle de 50 TWh selon son « scénario lituanien d'énergies renouvelables durables 2050 ». Enfin, et malgré le manque à gagner représenté par l’abandon de sa production de schiste bitumineux, l’Estonie projette une consommation de 14 TWh en 2050, selon une étude commanditée par le GRT estonien Elering.

Pour atteindre ces objectifs, les trois GRT baltes prévoient, dans leurs plans nationaux, de renforcer leurs infrastructures électriques. Le projet Harmony Link entre la Pologne et la Lituanie, prévu pour 2030, permettra d'exporter l'énergie excédentaire qui ne pourrait être stockée localement. Parallèlement, des projets de systèmes de stockage d'énergie par batterie (SSEB) sont en cours afin de gérer les fluctuations de la production d’énergie renouvelable et remplacer les services de réserve offerts auparavant par BRELL.

Ensuite, les pays baltes fournissent un effort soutenu pour développer la part des énergies renouvelables dans leur mix. En 2024, celles-ci représentaient 71% de la production en Lituanie, 67 % en Lettonie et 55 % en l’Estonie selon le site Electricity Maps. Les filières dominantes varient selon les ressources nationales : l’hydroélectricité demeure la principale source en Lettonie (51 %), l’éolien et le solaire sont en forte progression en Lituanie (respectivement 46 % et 19 %), tandis que l’Estonie s’appuie sur la biomasse (23 %), l’éolien (20 %) et le solaire (19 %).

Le développement de l’éolien constitue la priorité régionale. En 2022, les huit pays riverains de la mer Baltique, dans le cadre du Plan d'interconnexion des marchés énergétiques de la Baltique (PIMERB) monté à l’initiative de la Commission européenne dès 2009, ont convenu de multiplier par sept leur capacité d’éolien offshore d’ici 2030. Le solaire bénéficie également d’investissements croissants. Selon son plan énergétique 2035, Tallinn prévoit notamment de quadrupler sa capacité solaire (1 114 MW en 2024) d’ici 2050.

Enfin, les pays baltes se tournent également vers le développement du nucléaire civil, via les réacteurs modulaires de petite taille (PRM). L'Estonie a été pionnière dans ce domaine, et la construction de ses deux premiers réacteurs devrait débuter en 2031. En Lettonie, un rapport ministériel de 2024 proposait une coopération avec le nucléaire estonien ou le développement de PRM indépendants, mais le projet reste incertain. En Lituanie enfin, un groupe de travail gouvernemental a été créé en 2024.

Ce réarmement énergétique, fondé sur la montée en puissance des énergies renouvelables et l’introduction du nucléaire de nouvelle génération, s’accompagne d’un effort soutenu d’ouverture internationale.

 

Un climat des affaires propice aux investissements énergétiques

Les investissements dans les pays baltes s’inscrivent dans un climat d'affaires globalement favorable. La volonté politique des trois gouvernements est claire, avec des politiques fiscales compétitives, des infrastructures juridiques stables et une gouvernance propice au marché. Le « Foreign Investors’ Sentiment Index 2024 : The Baltic States Edition » montre une perception positive des investisseurs étrangers. En 2025, le parlement lituanien a adopté l’« Investment Highway », visant à faire de la Lituanie le pays de la région le plus attractif pour les investisseurs.

Riga et Vilnius offrent des incitations fiscales dans certaines zones économiques majoritairement situées dans les grandes villes, à l'exception de la capitale lituanienne. De son côté, l'Estonie se distingue par sa numérisation et l’absence d’impôt sur les sociétés sur les bénéfices non distribués. De plus, la Banque européenne d'investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) soutiennent activement des projets, notamment dans l’énergie. Les programmes InvestUE et MIE continuent également d’apporter un soutien financier substantiel.

Néanmoins, plusieurs obstacles peuvent freiner le développement du secteur énergétique. Tout d'abord, le prix de l'électricité reste volatil, particulièrement depuis la désynchronisation avec la Russie, qui offrait des prix stables et compétitifs. Bien que des projections prévoient une forte augmentation de la consommation, notamment pour des usages industriels, le marché balte demeure relativement petit. Par ailleurs, le mécanisme de « contrat pour la différence » (CfD), promu par l’UE pour soutenir notamment l’éolien offshore, ne bénéficie pas toujours de garanties nationales.

La gouvernance constitue un autre facteur clé. L’Estonie se distingue positivement, devançant la France dans l’indice 2024 de Transparency International. La Lituanie et la Lettonie affichent des résultats plus nuancés, proches de la moyenne européenne. En Lituanie toutefois, les services spéciaux d’investigation (STT) signalent, dans leur enquête « Map of Corruption in Lithuania 2023 - 2024 », une hausse de la perception de la corruption au sein du ministère de l’Énergie.

Enfin, quelques oppositions locales freinent ponctuellement certains projets, notamment dans l’éolien en mer. En Estonie, des réunions publiques sont régulièrement perturbées par des militants anti-éoliens itinérants, soutenus localement par des élus du parti EKRE (droite populiste), qui en font un enjeu électoral. Ces groupes restent toutefois minoritaires, et un large consensus politique persiste en faveur du développement massif des énergies renouvelables. À ce jour, aucun mouvement militant recourant à la violence à l’encontre de tels projets n’est recensé dans les trois États.

Grâce à des mécanismes de soutien efficaces et à une stratégie énergétique consensuelle, les pays baltes constituent donc une zone attractive pour les investissements. Si des freins économiques peuvent encore tempérer certaines initiatives, les principaux défis relèvent surtout de l’environnement géopolitique et sécuritaire, marqué par des risques hybrides nécessitant une vigilance renforcée.

 

 

Menaces hybrides sur les infrastructures énergétiques

La Russie a historiquement utilisé l’énergie comme un outil de pression sur ses voisins. Ce type de rétorsion avait motivé la désynchronisation du réseau BRELL, marquant une étape clé dans la quête d’indépendance énergétique des pays baltes. Cependant, cette indépendance ne protège pas contre d’autres formes de menaces hybrides. 77 % de la capacité d'interconnexion entre les États baltes et ses voisins de l'UE est constituée de câbles sous-marins et au cours des vingt-quatre derniers mois, onze ont été endommagés en mer Baltique. Les pays baltes ont été directement visés, notamment via le sabotage suspecté de l’Estlink 2 par un pétrolier de la flotte fantôme russe en décembre 2024.

Ces actions cherchent à fragiliser la stabilité régionale et à miner le soutien à l’Ukraine, souvent renforcées par des campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Avec l’essor de l’IA et des deepfakes, ces manipulations ciblent notamment les populations russophones, qui représentent environ un tiers des habitants d’Estonie et de Lettonie. Enfin, les cyberattaques constituent une menace récurrente. Dès juillet 2022, le groupe hacktiviste autoproclamé pro-russe Killnet avait par exemple revendiqué la paralysie des sites et services numériques du groupe énergétique coté lituanien Ignitis par une attaque par déni de service (DDoS).

Face à ces risques, les pays baltes et leurs partenaires renforcent leur protection. L’OTAN a lancé en janvier 2025 la mission de surveillance Baltic Sentry pour sécuriser câbles et pipelines. La Commission européenne a également annoncé un budget d’un milliard d’euros pour la surveillance des infrastructures sous-marines et le développement de capacités de réparation. Dans le domaine cyber, la directive NIS2 impose aux opérateurs d’importance vitale un renforcement de leurs systèmes de sécurité. Parallèlement, les États baltes investissent dans la défense civile, la cyberrésilience et la lutte contre les menaces hybrides.

Que ce soit pour accompagner l’essor des énergies décarbonées dans les pays baltes ou pour contribuer à la sécurisation physique de leurs infrastructures, le marché d’investissement est bien ouvert dans la région. Toutefois, la multiplication des menaces impose une vigilance accrue.

 

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